POSTFACE
Un parcours singulier
Par El Hadj Hamidou Kassé Philosophe, éditeur
A l’occasion de la séance-dédicace du livre d’entretien que j’ai réalisé avec Mamadou Diop Decroix sous le titre « La Cause du peuple », je disais que l’exercice ne venait que de commencer dans la tentative de parer à la « rupture de mémoire ». Malgré la richesse de notre histoire, peu d’acteurs ont jusqu’ici écrit et témoigné afin que ne soit rompu le fil qui lie les différentes générations. En écrivant ce livre sur Mbaye-Jacques Diop, le journaliste Sidy Diop vient de signer une contribution majeure dans le long compte-rendu de la trajectoire politique du Sénégal. Le personnage de ce livre constitue, on le sait, un dictionnaire vivant des événements politiques dans notre pays depuis au moins la fin des années 40. Il a cheminé avec tous les acteurs majeurs de cette longue histoire politique et participé activement, depuis son adolescence, à plusieurs aventures qui ont façonné les destinées du Sénégal. Encore relativement très jeune, il est passionné par la chose politique. Son chemin croise celui de Léopold Sédar Senghor, grammairien, poète, homme politique et futur premier Président du Sénégal indépendant. Une rencontre décisive qui le fera se mouvoir dans les dédales, les adversités, les alliances et les nuances qui singularisent le champ du militantisme politique. Le jeune Mbaye-Jacques Diop montre déjà des dons d’organisateur et de stratège qui apprend à faire la part des choses lorsque les enjeux du moment obligent à opérer des choix décisifs. Il en fut ainsi lorsque le Général Charles de Gaulle pose abruptement la question de l’indépendance. Très proche de Senghor dont on sait le peu d’enthousiasme à se défaire de la communauté française, il opte pourtant pour les pancartes avec une jeunesse fiévreusement portée vers la rupture avec le joug colonial. Cet écart entre le « maître » et le « disciple » passe comme un épisode et laisse intacte la complicité à la fois politique et affective entre eux. A la lumière de ses confidences, il est manifeste que le seuil de l’engagement politique et l’expérience administrative et sociale de Mbaye-Jacques Diop ont faiblement été récompensés par Senghor. Malgré tout, il accompagne le maître jusqu’à l’ultime moment de son retrait volontaire du pouvoir. Fidèle à la famille socialiste, ancré dans sa ville natale, Rufisque, Mbaye-Jacques ne peut toutefois pas masquer une sorte de tiraillement entre la nostalgie et l’impératif de l’action au présent en faveur d’une nouvelle équipe dirigée par Abdou Diouf, équipe avec laquelle il ne connaîtra pas que la joie des fratries solidaires, comme cela transparaît dans le livre. Pour autant il ne rompt pas. Il a décidé de se battre pour sa survie politique dans une formation politique qu’il a contribué à construire et à promouvoir au sein de la jeunesse et de sa ville natale jusqu’à cette date capitale, en l’occurrence février-mars 2000, qui a vu un basculement de l’histoire politique du Sénégal. En désaccord avec son parti et mesurant sans doute l’aspiration générale des Sénégalais, Mbaye-Jacques lui aussi bascule dans le camp de l’alternance politique, aux côtés de son vieux camarade socialiste Moustapha Niasse. Accroché à son indépendance, il lancera plus tard une formation politique qui décide de fusionner avec le Parti démocratique sénégalais (PDS) du Président Abdoulaye Wade. Avec son élection à la tête du Conseil de la république pour les affaires économiques et sociales, il peut faire sauter le verrou du local, où l’avaient confiné ses anciens camarades socialistes, pour affirmer, par le rang protocolaire et la stature politique, une dimension nationale et internationale. C’est toute cette trajectoire que Sidy Diop, journaliste talentueux et pointilleux, a su restituer avec un art consommé du récit. Diop dévoile au lecteur des qualités certaines : la maîtrise de l’art du portrait, la technique du récit et le souci constant de l’exactitude. Le résultat est là : un livre vivant, écrit avec une langue alerte et sans graisse, dépouillée et rigoureuse, qui plonge dans des atmosphères, des décors et des temps que nous n’avons pas forcément vécus, mais en même temps nous fait rencontrer des personnages de notre histoire que nous n’avons pas certainement connus. Un livre réussi qui constitue, incontestablement, une contribution majeure dans la connaissance des faits marquants de l’histoire politique du Sénégal, utile aux générations actuelles et futures, utiles à la science politique et à l’opinion soucieuse de savoir que l’histoire politique du Sénégal recèle, aujourd’hui encore, des facettes très peu connues.
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