ENCORE UN REMANIEMENT ANNONCÉ Le Sénégal malade de sa classe politique
Le
remaniement qui est annoncé devra consacrer la naissance du cinquième
gouvernement en quatre ans. Cette situation cumulée aux différentes
élections qui ont accompagné l’installation de ce régime montre bien
l’omniprésence de la politique au Sénégal. Et le travail, il commence
quand alors ?
« En politique, il ne faut jamais rien croire tant que ça n'a pas été officiellement démenti ». Otto Von Bismark
« En politique, il faut donner ce qu'on n'a pas, et promettre ce qu'on ne peut pas donner ». Louis XI
« On ne fait pas de politique avec de la morale, mais on n'en fait pas davantage sans ». André Malraux
Le
camouflet avait fait grand bruit au Sénégal. Les hommes politiques si
prompts à faire la leçon avaient perdu toute envie de plastronner après
les résultats d’un sondage Nouvel Horizon – BDA publié dans l’édition
n° 181 du 6 août 1999. Pour la première fois, ils pouvaient se regarder
sur le miroir de l’opinion publique. 20,4 % des sondés dakarois (500 au
total) les trouvaient « menteurs et démagogues » ; 19,7 % estimaient
qu’ils « ne pensent qu’à s’enrichir » et « détournent l’argent du pays
» et 12,1 % les jugeaient « peu sérieux, incapables ». Implacable !
Mais il faut croire qu’ils sont insubmersibles. Car tout porte à croire
que ce signal envoyé par les citoyens n’a pas été pris en compte. La
politique est trop présente dans notre pays, comme si la petite pelote
qui en a fait une activité professionnelle veut nous faire croire
qu’elle est le meilleur raccourci pour le développement. Après la
publication des résultats des dernières législatives, le président Wade
avait promis que les années suivantes allaient spécifiquement être
consacrées au travail. Mais, c’est connu, on ne se refait pas… Le monde
de la politique reste ainsi, chez nous plus qu’ailleurs, un monde
permissif, l’univers de la contorsion, des engagements reniés et des
convictions filiformes. La politique est ici une fin, pas un moyen ; le
raccourci idéal vers la réussite. A tout prix ! Depuis les derniers
mois qui ont précédé l’alternance, le Sénégal est en campagne
électorale perpétuelle : présidentielle (deux tours), référendum
constitutionnel, législatives, municipales… Et voilà déjà qu’on prépare
2006 et 2007. Entre ces événements, bien entendu, il y a eu quatre
gouvernements, sans compter celui qui est annoncé. Les disputes
politiques se multiplient, les actes de violence essaiment à vive
allure et le pays tout entier glose sans cesse sur la moindre
déclaration du plus insignifiant des partis politiques. TOUT est-il
finalement politique au Sénégal ?
Politiciens professionnels Dieu
sait pourtant que la classe de ces politiciens professionnels est loin
d’être représentative de la quintessence de la nation sénégalaise.
Nombre de responsables de l’Etat, et pas des moindres, ne sont guère
des « lumières » sur le plan intellectuel. Beaucoup d’entre eux n’ont
jamais exercé une activité professionnelle connue. Leur seul mérite,
c’est d’avoir fait de la politique. Ils en vivent et sont prêts à tous
les reniements pour s’accrocher à la locomotive du pouvoir. Les
exemples sont légion. Qui aurait imaginé que certains caciques du PS si
féroces dans leur lutte passée contre le PDS abandonneraient aussi vite
le parti socialiste pour aller se servir à la table du nouveau prince ?
Et qui aurait pensé que Wade sortirait sa brosse à lustrer pour «
retaper » ses anciens adversaires au nom d’une logique fort simpliste
de « la conservation du pouvoir » ? On est loin de la conviction dans
tout cela. On croyait que la « lumière » viendrait de Wade, mais on
nage là en plein dans le cambouis. C’est sous son magistère
qu’Abdoulaye Diack, l’ex-édile kaolackois a osé dire à ses électeurs :
« J’ai certes volé, mais ce que j’ai volé, nous l’avons mangé ensemble
». On a compris, en politique, tout passe dans notre pays. C’est encore
sous Wade qu’Alé Lô a changé de liste électorale en pleine campagne,
passant du PS au PDS sans sourciller. Non, tout ça n’émeut personne
puisque nous sommes en politique « sénégalaise ». La précision est de
taille. Les exemples de contorsion politique peuvent être multipliés
à l’infini. Prenez le cas de Djibo Kâ, le leader du l’URD. En mars
2000, il avait préféré Diouf à Wade qui, dans son entourage, était
peint sous les traits du diable. La suite a été moins heureuse pour
lui. Mais au moment où il commence à « relever la tête ». N’est-ce pas
lui qui déclarait lors d’une interview à Nouvel Horizon (n°384 du 1er
août 2003) : « Nous avons connu une situation extrêmement difficile par
l’incompréhension de nos compatriotes, par notre choix au deuxième tour
de l’élection présidentielle du 19 mars 2000. A l’époque, je disais à
mes amis que le meilleur juge, c’est le temps, mais surtout les
réalités économiques et sociales. Ce gouvernement qui va s’installer
enfoncera le Sénégal dans des impasses extraordinaires par
l’incompétence et par l’arrogance ». Pourquoi diantre discutailler
aujourd’hui avec Wade alors ? Evidemment, toute la démarche a été
savamment habillée dans un ample costume orné de « conditions » en
trompe-l’œil, mais le diable habillé en noir ou en blanc reste toujours
le diable. Que dire aussi d’Iba Der Thiam qui a été l’un des
contempteurs les plus hardis de Wade avant l’alternance mais qui passe
aujourd’hui pour son thuriféraire le plus résolu.
Les délices du pouvoir Le
pouvoir gommerait-il toutes les aspérités de la vie ? Doit-on se
résoudre à accepter, comme Cabu, le célèbre dessinateur français, que «
c’est peut-être ça la politique, le compromis perpétuel : entre
compromis et compromission » ? Ou admettre comme Jerôme Garcin qu’en
politique, « le succès est à ceux qui savent jouer, sur la scène
publique, des rôles de composition et connaissent les lois de
l’éloquence » ? Assurément non ! Il est grand temps que les hommes
politiques soient attendus sur leurs engagements et jugés sur leurs
actes. On ne peut plus accepter la panade politicienne qui nous sérine
depuis des lustres qu’en cette matière, les promesses n’engagent que
ceux qui y croient. A défaut de quoi, Wade continuera toujours de «
promettre ce qu’il ne peut donner », (nous savons déjà qu’aucun de ses
“grands projets” ne sera inauguré pendant ce septennat, et peut-être
même jamais), d’autres pouvoiristes continueront de créer bruyamment
des micro-partis pour ensuite se fondre dans la formation au pouvoir.
Le Sénégal, comme le suggère Abdourahim Agne, gagnerait à ce que des
médecins, des chefs d’entreprise, des gens qui ont pignon sur rue,
s’investissent pour que l’on ne retrouve plus dans tous les postes de
décision des professionnels de la politique qui ne savent rien faire
d’autre. Et parfois même, rien du tout. Le plus grave et qu’on ne pas
assez dans la presse, c’est que pendant que les disputes se
poursuivent, pendant que le peuple tout entier se laisse endormir par
les fariboles du pouvoir et que l’opposition se la joue à «
Républicain, républicain et demi », le taux de croissance de notre
économie chute vertigineusement. Mais ça, il y aura toujours un
illuminé en quête d’une belle planque pour soutenir que tout va pour le
mieux au Sénégal. Pour enchaîner les peuples, c’est connu, on commence
par les endormir.
Sidy DIOP
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