MOUSTAPHA NIASSE Pourquoi ça coince
Le secrétaire général de l’Alliance des Forces de Progrès (AFP) a du mal à trouver ses repères dans l’opposition. Sa moindre déclaration provoque un feu nourri de critiques. Depuis son éviction du gouvernement, il cherche ses marques et multiplie les erreurs d’appréciation. Voici pourquoi.
« On peut classer les hommes politiques en deux catégories : ceux qui sont faits pour le gouvernement et ceux qui sont faits pour l’opposition. Il est rare que les mêmes excellent dans les deux emplois ». Appliqué à Moustapha Niasse, la formule de Jean-François Revel ( « Le voleur dans la maison vide », Plon, 1997) est plus qu’instructive. Ministre à plusieurs reprises sous les magistères de Senghor et de Diouf et Premier ministre désigné de Wade au lendemain de l’alternance, le secrétaire général de l’Alliance des Forces de Progrès a brillé de mille feux au pouvoir. Mais dans l’opposition depuis le 3 mars 2001 à la suite de son limogeage du gouvernement par le président Wade, l’auteur de la « déclaration du 16 juin » bafouille, cherche ses marques et s’enferme dans les bourdes. S’il a prouvé ses grandes qualités d’homme d’Etat, habitué aux allées lambrissées du pouvoir, Niasse prouve de jour en jour qu’il n’a pas assez de bouteille pour s’imposer loin des centres de décision. On n’efface pas des dizaines d’années de présence dans le saint des saints simplement en changeant de rue. Déjà mis sous le coude au sein de sa formation originelle, le Parti socialiste lézardé par une opposition fratricide entre Rénovateurs et Refondateurs, Niasse s’est montré irrésolu et même tourmenté à l’idée de quitter la villa Diouf-Tanor et ses commodités. Il a fallu que son vieil ennemi, Djibo Kâ, montre la voie et que ses amis lui mettent la pression pour qu’il se décide à ériger sa propre maison. La carrière politique de celui qui se veut aujourd’hui une alternative à l’alternance est d’ailleurs fortement marquée par les déchirures. Entré tout jeune en politique, Moustapha Niasse s’est résolument mis au service exclusif de Senghor, son père spirituel dont il fut le directeur de cabinet de 1970 à 1978 et le ministre des Affaires Etrangères à partir de 1978. C’est donc tout naturellement qu’il endossa l’ample boubou de légataire de l’héritage senghorien au même titre que Diouf. La première déchirure intervint donc au moment de la succession. Abdou Diouf lui fut préféré. Parce qu’il s’est présenté en adversaire résolu du nouveau président sénégalais, manœuvrant auprès de Senghor pour devenir maître après le maître, Niasse ne pouvait guère passer pour un allié stable de Diouf. Mais ce dernier cherchera tout de même à le ménager en en faisant son Premier ministre en 1983. Pour deux semaines seulement. Il ne supportait pas que le « vrai pouvoir » soit détenu par Jean Colin, tout puissant ministre d’Etat de Diouf. Et plus tard son ministre des Affaires Etrangères à deux reprises. Commence alors la traversée politique du désert entre 1984 et 1993, mais il en profite pour se lancer dans les affaires pour se retrouver à la tête d’une constellation de sociétés dans les domaines du pétrole, des assurances, de la consultation financière et commerciale, ou du transport. A sa place, c’est plutôt un jeune fonctionnaire qui montera à l’Everest de la notoriété aux côtés de Diouf. Niasse ne supportera pas la montée en puissance d’Ousmane Tanor Dieng et quitte le PS en claquant la porte à la mi-1999. C’est la seconde déchirure. En créant l’Alliance des Forces de Progrès, Moustapha Niasse est pour beaucoup dans la chute du régime socialiste qu’il qualifie de « mafieux ». Il attaque radicalement Diouf, exhibe ses mains propres comme les mouchoirs blancs qu’il agite à longueur de meetings malgré ses années de participation à la gestion du pouvoir et « oublie » la participation de Wade aux derniers gouvernements. Diouf KO dès le premier tour, c’est encore Moustapha Niasse qui le premier se lance dans la danse du scalp en mettant sa force de frappe électorale à la disposition du prophète du « Sopi ». Ce dernier, au comble d’un bonheur inespéré, décrète tout de go que Niasse sera son Premier ministre. Le propre des passions n’est-il pas de contredire les vocations ?
Opposant à plein temps Wade président, Niasse devient son PM. Et les peaux de banane se multiplient sur son chemin. Le Pds tire à boulets rouges sur le leader de l’AFP, qui s’irrite et fait répliquer son bureau politique. Wade se défausse sur ses ouailles, feinte en proposant à Niasse de se dissoudre en lui (en connaissant d’avance la réponse) et, en bon père soucieux du bon climat familial envoie Niasse chercher sa pitance ailleurs. C’est la troisième et dernière (pour le moment) déchirure. L’ex-socialiste est-il sorti de ce cheminement, plutôt sinueux, aigri ? En tout cas, ses premiers pas dans la nouvelle opposition sont pour le moins chaotiques. Armé d’un bruyant nihilisme, Niasse cherche vaille que vaille à effacer le douloureux souvenir de sa contribution à l’effort de guerre qui est venu à bout de l’ancien régime. Au point de déclarer urbi et orbi, lors de la campagne électorale des dernières législatives à Ziguinchor n’avoir jamais appelé à voter pour Wade mais plutôt pour le candidat de l’opposition le mieux placé au second tour. Un difficile exercice sémantique pour quelqu’un qui confie « off the record » s’être présenté en ticket avec l’actuel président. Mais on a compris que Niasse est devenu wado-incompatible après sa défénestration. Allant même jusqu’à confier à notre confrère « Le Nouvel Afrique Asie » : « Dès le 12 novembre dernier (2000, ndlr), j’avais pris l’initiative d’informer le président Wade que je serai amené à le quitter très bientôt, tout en lui précisant que je ne souhaitais pas en prendre l’initiative ». C’est compliqué la langue française. Mais on a compris qu’en cherchant ainsi à adoucir l’effet de sa mise à l’écart, Niasse vit mal cette troisième déchirure. Dès cette période déjà, Niasse a commencé à se forger, malgré lui, une image contraire à celle qu’elle veut faire passer. Le leader de l’AFP cherche en effet à se présenter en homme politique vertueux, en défenseur de l’orthodoxie dans cet univers de la déprédation qu’est la politique, mais il passe pour un donneur de leçons, un procureur moralisateur. Un homme au discours changeant comme la peau du caméléon. Une image qu’il confortera malencontreusement à plusieurs occasions. Déjà, en déclarant n’avoir pas appelé à voter Wade, Niasse a perdu beaucoup de points dans l’estime de tous ceux qui l’ont vu fièrement poser à côté du candidat « le mieux placé » dans une affiche distribuée en milliers d’exemplaires durant l’entre-deux tours. Ensuite, le secrétaire général de l’AFP a fait sien l’axiome fondamental chez Mitterrand : « ne jamais reconnaître le moindre mérite à l’adversaire ». Mais les vérités de la France ne sont pas celles du Sénégal. Dans le contexte post alternance, le nihilisme de Niasse peut difficilement passer. Le Sénégal est dans l’euphorie de la victoire. Wade en état de grâce. « Les populations angoissées, découragées ou inquiètes par leurs conditions de vie, accueillent avec espoir et enthousiasme toute promesse explicite d’améliorer leur sort ou toute définition claire des ennemis responsables de leurs privations. Le dirigeant qui sait proposer de telles promesses et définitions en emportant la conviction devient un héros », écrit Murray Edelman, professeur émérite de sciences politiques à l’université de Wisconsin (« Pièces et règles du jeu politique », Seuil, 1991). Et Wade est un héros au moment où Niasse multiplie les attaques contre le régime qui se met en place. « Il n’a pas su attendre sagement son heure en laissant tranquillement le crédit de Wade s’éroder avec le temps », confie un observateur politique. Que nenni ! Niasse noircit le tableau et tire sur Wade, ramant à contre-courant de l’immense espoir né de l’alternance auquel il a pourtant contribué. Son manque de clairvoyance est tel qu’il ne se prive point de donner son opinion, toujours sombre, sur des questions sur lesquelles son intérêt était plutôt de faire le mort et de laisser le temps sévir. Ainsi le 16 juin dernier, lors de la célébration de l’anniversaire de l’appel du… 16 juin, le leader de l’AFP a pris des libertés par rapport à son discours, se prononçant sur les 840 milliards annoncés au Sénégal à la suite de la rencontre entre le Sénégal et le groupe consultatif des bailleurs de fonds à Paris. «Il n’y a pas eu de négociations à Paris », confie-t-il, récusant tout de go l’acquisition d’un tel montant. Dans l’entendement de nombre de Sénégalais qui ont applaudi à l’annonce de la « prouesse » du PM, Niasse passe pour un méchant qui ne souhaite point la réussite des autres. La logique politique commandait pourtant qu’il laisse les Sénégalais eux-mêmes se rendre compte du décalage entre ce qui a été annoncé et la réalité, quitte à exploiter la faille plus tard. Ce faisant, Niasse s’est attiré les foudres de tous ses compatriotes qui se nourrissent des rêves embouteillés par le nouveau régime. Et, naturellement, le feu a été nourri chez ses adversaires du Pds qui cherchent coûte que coûte à le neutraliser.
Reculade fatale Autre fait illustratif des difficultés de l’ex-Premier ministre à trouver ses marques dans le terrain de l’opposition apparemment plus difficile à apprivoiser, l’affaire des six milliards de la Sonacos. Après avoir accusé l’Etat d’avoir détourné six milliards de la Sonacos le 29 avril 2002 à Wack Ngouna, il a reculé sous la menace de la levée de son immunité parlementaire par une commission constituée à cet effet, passant d’affirmations à peine voilées à des interrogations. Résultat : nul se savait à qui se fier. A Niasse ou à Moustapha ? En politique, c’est connu, le but est l’essentiel et la personne accessoire. Ce que n’a pas compris Niasse qui a oublié qu’avant de gravir les marches du palais présidentiel, le président Wade a dû faire de nombreux allers-retours entre la prison et son domicile du Point E. « L’homme politique, le vrai, c’est celui qui veut l’Himalaya (le pouvoir), et y parvient parfois, est d’abord un aventurier. Il a appris (…) qu’il faut certes calculer, mais qu’on ne supprime pas l’impondérable, que “celui qui veut savoir d’avance où il va, par où il passe, ce qu’il va trouver et quand il faut arriver”… n’ira pas loin parce qu’il ne prendra pas le départ », écrit Béchir Ben Yahmed, le directeur de Publication de l’Intelligent. A méditer.
Sidy DIOP
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