YOUSSOU NDOUR
« Wade et moi… »
Une année qui se termine est toujours le moment des bilans. Un exercice auquel Youssou Ndour a accepté de se prêter avec nous dans un langage cru, sans faux-fuyant, avec un souci notable de préciser la nature de ses relations avec le président Wade. Entretien.
L’année 2004 a été marquée par votre rapprochement et vos fréquents voyages avec le président Wade, au point de faire penser que vous aviez délibérément rompu la neutralité qui vous a toujours caractérisée. Est-ce le cas ? Je dois dire que j’ai été particulièrement affecté par certaines réactions après mon voyage à New York avec le président Wade. J’ai eu l’impression que les gens ont oublié tout ce que j’ai fait pour marquer les événements au Sénégal pour réduire toute mon action à cet acte posé à son endroit. Cela m’a vraiment fait mal. Mais l’explication de ce rapprochement est simple. Le président Wade nourrit à mon égard une profonde affection et je le lui rends bien. C’est humain ! Il a un grand respect pour moi et pour ce que je fais et représente pour le Sénégal et l’Afrique. Je l’ai observé moi aussi. Il est à la fois un homme d’idées et d’action qui nourrit une grande ambition pour le Sénégal et nous partageons largement cette conception qu’il a de l’avenir de ce pays et par-delà le continent africain. Donc quand il est honoré ailleurs dans le monde, c’est pour moi tout le Sénégal qui est honoré et chaque citoyen doit pouvoir manifester sa fierté à sa manière. Donc, le problème de neutralité ne se pose pas à ce niveau. Je voudrais savoir d’ailleurs quel est le citoyen qui refuserait l’honneur d’être invité par son président de la république pour fêter une action menée au service du pays ? De grands hommes de ce monde m’invitent souvent et j’ai toujours répondu présent. Je ne vois pas pourquoi je le refuserais à mon président. Me Wade est un homme de tolérance et de paix et c’est cela qui a été consacré à travers les prix qui lui ont été décernés se rapportant à la promotion des droits de l’homme. Moi, je me suis battu dans ma carrière pour marquer les événements, il faut donc inscrire tout cela dans cette volonté.
Vous avez pourtant consacré une chanson au président Wade Ceux qui me le reprochent n’ont pas pris le soin d’écouter la chanson. Je n’ai rien inventé en disant :
Man li ma guiss ci yow dé Abdoulaye Ce que je vois en toi Abdoulaye, Wiri wiri moudjeum diam la La paix est la finalité de ton périple. Ya nga tambale Senégalia Tu as commencé par le Sénégal, Firndé ba moodi Casa di mansa La Casamance en est la preuve. Yaw sa khalat ci reewu Africa Ta seule préoccupation pour l’Afrique Fekhe nga ba jam delou fa Est d’y semer la paix Yaw sa khalat de moy reew yepp nekk ci sen chalala Ton seul souci est que tous les pays vivent en paix Peace and Love Paix et amour Un prix comme celui-là peut mener à un autre I know you can do it. Je sais que tu peux y arriver.
Peut-on dire alors que vous êtes wadiste ? Je ne suis militant d’aucun parti et j’ai toujours composé avec les institutions de ce pays. Mais le président Wade est allé plus loin avec moi que les autres. J’en ai fait autant pour être digne de cette confiance et de cette affection sincères.
Avec l’ancien régime socialiste, vous étiez plus réservé ? Je répète que j’ai toujours tenu à marquer les événements au Sénégal. Je vous rappelle que j’ai fait l’inauguration de la place Nelson Mandela. Je rappelle aussi qu’en 1997, j’avais invité le président Diouf lors d’un de mes concerts devant 100 000 jeunes et cela s’était très bien passé. Je dois simplement ajouter que Wade a publiquement manifesté plus d’intérêt pour ce que je représente que Diouf lui-même. Pour rappel, quand Wade est arrivé en France pour la première fois en tant que président, il était l’invité d’une émission sur la radio RTL. Il avait ainsi la possibilité de recevoir deux invités sur le plateau et c’est Ousmane Sow et moi-même qu’il avait tenu à y convier. C’était le premier acte, d’autant plus qu’on ne s’était même pas encore vu depuis sa nomination. Lors de cette émission, Wade a dit des choses extraordinaires me concernant. Ensuite, quand je suis rentré au Sénégal après la présidentielle de 2000 – je suis parti en tournée internationale le 20 mars 2000 pour trois mois -, à l’occasion de ma première audience avec lui, il a tenu à ce qu’elle fût annoncée avant même de me recevoir. Ce sont là des signes clairs. Tout le monde n’a pas cet honneur, souvent réservé aux hôtes de marque. C’est vous dire que le président Wade a fait ce qu’il avait à faire me concernant et je l’en remercie vivement. Un adage de chez nous dit que « celui qui ne remercie pas son semblable ne remerciera pas Dieu non plus ». Je trouve que j’ai une dette envers lui pour tout ce qu’il a fait pour ma reconnaissance.
On a pourtant eu l’impression, lors de l’anniversaire de la mort de Senghor, que vous aviez voulu rassurer les socialistes en se joignant à eux. Qu’en est-il ? Je dois d’abord féliciter Ousmane Tanor Dieng. Il m’a écrit une lettre pour me demander de venir commémorer l’anniversaire de la disparition de Senghor. A la réception de ladite lettre, je me suis dit que celui-là au moins a compris que je suis quelqu’un qui marque les événements. Je lui ai tout de suite répondu en donnant mon accord. Pendant l’événement, j’ai interprété l’hymne national du Sénégal comme je l’avais fait en 1998. Il faut que les gens comprennent que j’appartiens au Sénégal.
Y’a-t-il un code qui s’oppose à l’engagement politique d’un artiste ? Je me le demande ! Un artiste n’est-il pas un citoyen comme les autres qui a droit à l’expression de ses idées, de ses sentiments et de sa vision du monde ? Je refuse de me cantonner dans un ghetto. Je suis un homme libre ! Personne n’aime plus que moi ce pays. Je ne suis pas du genre à porter des habits d’hypocrite. Je me suis toujours prononcé sur la marche du pays, le moment venu je le ferais sans états d’âme. C’est aussi cela la liberté.
Comment avez-vous vécu globalement l’année 2004 ? 2004 a été pour moi une année très positive durant laquelle j’ai beaucoup travaillé, une année de consolidation de beaucoup de mes projets. Au rang des satisfactions, je peux inscrire la tournée aux Etats-Unis que j’avais annulé en 2003 pour marquer mon désaccord par rapport à la guerre en Irak. J’ai pu ainsi beaucoup échanger avec la presse américaine et avec mes fans, ce qui m’a permis d’être compris. Parce que ma décision d’annuler ma tournée en 2003 n’était pas prise contre les Américains, mais plutôt contre le système qui a rendu possible la guerre contre l’Irak. Il y a eu ensuite la sortie sur le plan international de l’album « Egypt » dont l’accueil m’a agréablement surpris. Il sera certes difficile de faire mieux que « Seven Seconds », mais cet album a eu un succès inouï. Il y a eu aussi Bercy 2004 dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle a été la meilleure édition de cet événement annuel. Bercy est maintenant devenu un rendez-vous ancré dans les esprits. Je peux aussi noter la réussite de la tournée de « Sant » et l’entrée de mon nom dans le « Larousse » qui a été salué par nombre d’intellectuels. J’ai en outre reçu en 2004 le prix de l’Unesco en Allemagne et je viens d’être nominé pour la quatrième fois aux « Grammy ». Malheureusement, je n’ai jamais gagné le « Grammy ». Je ne me bats pas spécialement pour cette distinction, mais quand vous faîtes quatre albums internationaux et que vous êtes nominés autant de fois pour finalement passer toujours à côté du titre, vous finissez par vous poser des questions. J’espère cette fois que je vais gagner le « Grammy » avec cet album symbolique qu’est « Egypt ». J’ai, pour finir sur ce registre, beaucoup apprécié la célébration des 30 ans de musique d’Omar Pène et « du Super Diamono ». J’ai beaucoup de respect pour Omar Pène parce qu’à mes yeux il représente une légende vivante de la musique africaine.
Tout n’a quand même pas été positif ? C’est vrai ! Il y a eu aussi des moments difficiles, notamment la sortie de l’album « Sant » qui a suscité beaucoup de polémiques, l’histoire de Com 7, la piraterie du DVD de Bercy qui n’a pas pu ainsi sortir à temps, etc. Ainsi vogue la vie, avec ses hauts et ses bas.
Comment entrevoyez-vous 2005 qui démarre ? Avec beaucoup de punch. Ce sera certainement l’année de la concrétisation de grands projets. J’organise ici à Dakar, durant le premier trimestre de cette année, le plus grand concert jamais organisé en Afrique, une sorte de coupe d’Afrique des nations version musicale qui sera retransmise un peu partout dans le monde. Nous attendons aussi la date précise de Bercy 2005. Je vais aussi enregistrer un nouvel album inédit. Je pense aussi renforcer nos activités connexes. Je pense notamment à mon jeune groupe « Futurs médias » que je compte développer. C’est ainsi que « L’Observateur » va bientôt disposer de sa rotative. Je vais aussi faire la musique de « Kirikou 2 » et bien d’autres événements qui se préciseront au cours de l’année.
Parlons un peu de Bercy, ne risquez-vous pas, après quatre éditions, de lasser votre public ? J’ai toujours dit que Bercy appartient à tout le monde. Toutes les idées sont les bienvenues pour l’améliorer. J’attends la confirmation de la date pour créer un cadre de discussion au sein duquel des compétences avérées dans ce domaine pourront réfléchir sur la manière d’améliorer cet événement. C’est vrai que si on garde toujours le même concept, je risque moi-même de me lasser, à fortiori les autres. Bercy 2005 devra donc être plus inventif.
Quand on a connu une carrière aussi riche que la vôtre, quelle est la recette pour rester toujours motivé ? C’est une question très difficile, mais je pense que je peux répondre en disant que je suis toujours motivé parce que je reste très passionné par la musique. Quand je joue au Thiossane devant 400 personnes par exemple, je reçois bien le feed-back et des moments comme ceux-là nourrissent ma passion pour la musique. Ma passion s’explique aussi par le fait que je ne suis pas « coincé » au Sénégal. Je suis aujourd’hui connu dans le monde entier avec d’autres musiciens sénégalais et africains. Quand vous avez la chance d’aller dans autant de pays dans le monde, vous découvrez de nouveaux gens, de nouvelles cultures et ça vous enrichit fondamentalement.
Qu’est-ce qui explique votre fascination pour les médias ? C’est le souci de l’équilibre. Je crois que la pluralité crée l’équilibre dans le traitement de l’information. N’oublions pas qu’il y a eu des pays où l’absence d’équilibre a conduit à des dérives terribles. C’est pourquoi en créant le groupe « Futurs médias », je suis allé prendre des professionnels qui sont très bons pour leur donner les outils nécessaires à l’expression de leurs talents. Je suis aujourd’hui très fier de ce groupe et je compte aller plus loin en le renforçant davantage.
Avez-vous d’autres projets dans ce domaine ? Je m’intéresse aujourd’hui dans ce domaine et je pense, si le contexte le permet, m’entourer de professionnels pour faire une télévision. Je pense appuyer mes activités médias pour aller au-delà du Sénégal. Aujourd’hui nous recevons tout de l’extérieur alors que si nous anticipons en produisant nous-mêmes nos images, nous jetons les bases de notre propre développement culturel. Je crois qu’avec mon projet sur les nouvelles technologies « Joko » qui va être relancé en 2005, la radio, le journal et peut-être une télévision, la boucle sera bouclée.
Entretien réalisé par Sidy DIOP
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