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Faut-il brûler notre vieille classe politique ?
Le Sénégal peine à tourner la page senghorienne avec une classe politique pour l’essentiel issue des quatre courants imposés par le premier président sénégalais. L’alternance générationnelle tant réclamée se heurte ainsi à un consensus entre chapelles politiques qui fait la part belle aux anciens.
Serait-ce le temps des incertitudes pour le président Wade ? A deux reprises, le pape du « Sopi » a surpris tout son monde en liant sa candidature en 2007 à des déterminismes sur lesquels il n’a guère de prise. Le 11 décembre dernier à Mbacké, lors de ce que les libéraux sénégalais ont appelé le « meeting du siècle », le patron des bleus avait, pour la première fois, assujetti sa candidature à la bienveillance divine. Devant un public tout acquis à une nouvelle représentation de son idole, il avait choisi de se la jouer en douce en laissant entendre que le Pds gagnerait les élections « quel que soit son candidat ». Le voilà qui récidive au cours d’une interview accordée à la publication londonienne Financial Times et rapportée par Le Quotidien dan son édition du mardi 8 février. « Cela dépend. Si je suis mort, je ne serai pas candidat ». Une lapalissade fataliste qui rattache tout à la volonté divine. Mais dans son cas, la référence récurrente à Dieu et à la mort laisse l’observateur politique très perplexe. Le poids de l’âge commencerait-il à peser sur ses épaules ? Avec 81 ans officiellement, 84 officieusement à la fin de son actuel mandat à la tête de l’Etat sénégalais, nombre de personnes auraient passé la main. Mais Wade n’est pas un homme ordinaire. Il a fait le tour des Sénégalais du pays et de la diaspora avant de décréter sentencieusement qu’aucun de ses compatriotes n’est en mesure de lui succéder. Sa volonté de poursuivre son « œuvre » à la tête du Sénégal serait-elle dès lors perçue comme une « mission sacerdotale » comme on le soutient dans les milieux qui lui sont proches ? Ou est-ce par simple goût du pouvoir selon la version servie par ses adversaires ? Comment savoir… Mais un constat s’impose pourtant. Le Sénégal a du mal à tourner la page senghorienne. C’est la même classe qui s’agite, la même génération d’hommes politiques qui s’étripent, les mêmes qui, au gré des intérêts particuliers, s’associent ou se combattent dans l’arène politique. Bref, c’est la même dramaturgie rhétorique et gesticulatoire qui règne depuis l’indépendance. Le semblant d’innovation qui affleure au rythme des compétitions électorales n’étant que poudre aux yeux.
Les mêmes, toujours ! Il suffit d’ausculter la classe politique pour déjouer l’entourloupe. L’essentiel des formations politiques actuelles et des leaders qui les animent ont essaimé à partir des quatre courants issus de la révision constitutionnelle du 28 décembre 1978 : conservateur, libéral, socialiste, marxiste-léniniste ou communiste. Le multipartisme intégral instauré par Abdou Diouf en mai 1981 n’a eu d’autre effet qu’une multiplication sous le mode de la mitose. Les cellules mères ont donné naissance à des cellules filles portant les mêmes caractéristiques. Le PAI originel a vu surgir de ses flancs toute la gauche actuelle, le PS a donné naissance a l’URD de Djibo Kâ, à l’AFP de Moustapha Niasse, au PR d’Abdourahim Agne et aux SURS d’Abdoulaye Diop Makhtar. Le changement dans la continuité en somme. Avec les mêmes têtes politiques. Abdoulaye Wade, Abdoulaye Bathily, Landing Savané, Djibo Kâ, Moustapha Niasse, Mbaye Jacques Diop, Amath Dansokho, Ousmane Tanor Dieng, etc, sont tous des produits du système senghorien. Indéboulonnables, ils donnent le la de la politique sénégalaise suivant un rituel immuable et se partagent le pouvoir avec leurs affidés. Alors que dans d’autres pays, les candidats aux élections tirent les conséquences de leurs échecs, comme Jospin en France ou Kerry aux Etats-Unis. Chez nous les mêmes reviennent toujours lors des différentes consultations électorales. Ce qui pose la question cruciale de la relève. Autrement dit de l’alternance générationnelle. « Les opposants ont pris de l’âge, il y a longtemps. La plupart des opposants au Sénégal étaient déjà là, plus jeunes certes. Est-ce qu’il y a une relève ? Il y a beaucoup de jeunes qui sont entrés dans le jeu politique. Comment vont-ils réagir, à un moment crucial ? Je ne sais pas. De toute façon, les têtes politiques semblent être les mêmes. C’est ce qui fait que la question de la relève est importante à propos de l’avenir politique du pays » se demande Mamadou Diouf, historien et politologue. Et de s’étonner qu’un pays où 70 % de la population a moins de 25 ans soit dirigé par des hommes qui ont plus de 50 ans.
Alternance générationnelle Pourquoi la classe politique ne se renouvelle-t-elle pas ? L’explication est à chercher dans le mode de fonctionnement des partis politiques. A l’exception du Parti socialiste, tous les autres partis sont encore dirigés par leur fondateur. Au Pds, on se plaît à répéter à l’envi que même les chaises appartiennent à Wade. L’adhésion à un parti politique se fait rarement sur la base de convictions idéologiques, elle reflète surtout une identification à un homme, à son combat et à ses idéaux. L’AFP est le parti de Moustapha Niasse, l’URD celui de Djibo Kâ, la LD la formation de Bathily, etc. Point de salut en dehors de ces hommes. Quid des jeunes ? Leur faible représentation dans le système politique frise la discrimination. De modiques quotas leur sont réservés dans les partis à l’instar des femmes et il y a toujours des apparatchiks pour leur rappeler que la politique est l’affaire des vieux. Les exemples de mise à l’écart font foison au Sénégal. Le président Wade, au moment de nommer Idrissa Seck à la primature ne s’est pas privé de l’avertir : « Je te considère comme mon fils. Je ne voudrais pas que tu te présentes comme un homme du présent en faisant de moi un homme du passé ». Une prudence qui préfigurait déjà les relations heurtées entre les deux hommes et sera exploitée plus tard par les adversaires de l’ex-PM. Le cas du Pds est d’ailleurs illustratif de la propension de la vieille garde politique à faire main basse sur le système. L’âge de Wade et la volonté affichée de son parti de rester longtemps au pouvoir sont des raisons suffisantes pour préparer la relève. Mais les fils attitrés de secrétaire général national du Pds étant tous passés à la trappe, personne n’ose plus afficher la moindre ambition chez les libéraux. Il n’y a qu’à voir l’effacement de Macky Sall, pourtant numéro deux du Pds, pour s’en convaincre. Ousseynou Kâne, chef du département de philosophie de l’Ucad analyse l’attitude Wade en le comparant à Chronos. « Chronos était une divinité grecque qui avalait ses enfants dès leur naissance de peur d'être détrôné. La mythologie raconte qu'il n'y a que Zeus (Jupiter dans la dénomination latine) qui y a échappé. Parce que sa mère a trompé Chronos en lui faisant avaler une pierre emmaillotée à la place de l'enfant qu'il voulait avaler. C'est finalement Zeus qui trouvera les moyens de détrôner son père. Wade semble renvoyer la même image ». Et d’estimer que ce dernier a un problème avec le temps. « Chronos, en même temps qu'il symbolise le temps, lutte contre le temps. Sa façon de lutter contre le temps c'est de lutter contre le devenir, c'est-à-dire d'imaginer qu'il n'y a pas d'avenir sans lui. Or, ceux qu'on a pu percevoir, à chaque instant, comme étant l'avenir du président Wade, Abdoulaye Wade les a liquidés pour se retrouver seul ».
Suspicion Mais cette méfiance vis-à-vis des jeunes n’est pas propre à Wade et au Pds. Le choix d’Abdou Diouf porté sur un jeune de 52 ans pour en faire le Premier secrétaire du PS lui a coûté son fauteuil. En effet, parce qu’ils n’étaient pas d’accord sur la place faite à Ousmane Tanor Dieng, Djibo Kâ et Moustapha Niasse ont préféré claquer la porte pour créer respectivement l’URD et l’AFP. Et que dire de l’affaire Talla Sylla ! Ce jeune homme, responsable du Jëf Jël est incontestablement un des opposants qui ont pris le plus d’envergure depuis l’alternance. Ses virulentes prises de position contre le régime actuel, son aptitude à pousser la chansonnette pour mettre en musique ses griefs contre Wade et son radicalisme ont fait de lui un personnage politique de premier plan. Mais il commençait à faire de l’ombre à la vieille classe politique sénégalaise qui commençait à avoir de sa montée en puissance. C’est pourquoi la mobilisation après son agression a été des plus molles et son meeting de l’Idewa le 11 décembre à Thiès a été boycotté. Les jeunes seraient-ils moins aptes à porter des projets politiques que cette vieille classe politique qui a fini de faire main basse sur le système ? Voire. Il est clair en revanche, que la professionnalisation de la politique (l’essentiel de nos hommes politiques tirent leurs principales ressources de cette activité) en est le principal facteur d’accaparement. Max Weber ne précisait-il pas que « toutes les luttes partisanes ne sont pas uniquement des luttes pour des buts objectifs mais elles sont aussi et surtout des rivalités pour contrôler la distribution des emplois ». Le saut de génération n’est certainement pour tout de suite, au grand dam de l’actuel secrétaire général de la Francophonie qui souhaitait qu’après Wade, le pouvoir atterrisse entre des mains plus jeunes. Entre un Wade qui ne veut rien céder à ses cadets, un Niasse qui aura 68 ans en 2007, Tanor 59 ans, Djibo Kâ 60, Bathily 61 ans, Landing Savané 62 ans, etc, on ne peut guère soutenir que la classe politique se rajeunit. Conséquence logique : il n’y a pas eu de rupture dans la pratique politique de Senghor à Wade. Les mêmes hommes ont fait dans la continuité : omniprésence de la politique, clientélisme, opacité dans la gestion des affaires, affairisme, achats de conscience, promesses multiples, etc. Le monde de la politique reste ainsi, chez nous plus qu’ailleurs, un monde permissif, l’univers de la contorsion, des engagements reniés et des convictions filiformes. La politique est ici une fin, pas un moyen ; le raccourci idéal vers la réussite. Comment venir donc à bout de cette crise de représentation de la jeunesse ? Celle-ci a du mal à s’identifier à une classe politique désespérément homogène alors qu’elle est sous-représentée tant parmi les élus que dans les directions de parti. Il n’y a qu’à considérer le nombre de députés de moins de 35 ans à l’Assemblée nationale pour se convaincre du hiatus qui fait la part belle aux anciens et par conséquent au statu quo. L’alternance générationnelle se fera donc au détriment du consensus. Mais puisque la politique est aussi un de rapport de force, c’est au sein des chapelles politiques et dans la société civile que le combat devra se mener pour proposer au Sénégal des hommes neufs capables de promouvoir une nouvelle praxis politique.
Sidy DIOP
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